Prose

Lundi 2 avril 2012 1 02 /04 /Avr /2012 14:32

 

Jean-Marc était blasé devant sa télévision. Ils parlaient encore de la Grèce, et de ces gens qui, soit-disant, mouraient de fin. Ah oui ? Se disait Jean-Marc. Mais y sont où les cadavres ? Et les enfants au gros bide ? Ah! Faut pas la faire à Jean-Marc ! Tu parles, ces gens-là, ils achètent tout un tas de choses inutiles, du coup ils peuvent plus payer leurs factures. Ils ne connaissent pas les priorités et en plus, ils ne paient même pas leurs impôts. Ce qui leur arrive, c'est mérité. Et c'est encore nous qu'allons payer par dessus le marché...

 

Sylvaine était blasée devant sa télévision. Y a un fou qui a tué des enfants, en plus, il porte un prénom pas bien catholique. Sylvaine le savait, il ne faut pas faire confiance à ces gens-là, ils ne sont pas comme nous. Ils sont violents, et méprisants, et surtout, dangereux. Ça faisait mal au cœur de Sylvaine, mais elle le savait, ceux-là, il faut qu'ils partent, par tous les moyens. Pas de raisons après tout, d'accepter des gens qui ne nous accepteraient pas en retour !

 

Fabien était blasé devant sa télévision. Encore ces riches qui organisent un meeting. Y en a marre des riches, c'est égoïste un riche. Fabien, lui, n'était pas riche. Sa richesse était intérieure. Il voulait le soulèvement du peuple, le soulèvement des gens qui bossent, qui triment au profit des mêmes sales riches.

 

Zoé était blasée devant sa télévision. Elle ne savait pas quoi faire, ni qui écouter. Tous ces gens qui croient lui parler. Ils parlent de tout, des pauvres, des riches, des grecs, des étrangers, des étrangers d'apparence... Zoé ne se sentait pas concernée. Parce que Zoé, elle pensait à Louis. Louis lui, ne pensait pas forcément beaucoup à Zoé, mais ça lui convenait comme ça. Puis Zoé, elle avait sa fille, et les papiers de son divorce sur la table. Alors, elle le choisira lui, parce qu'il a l'air gentil, ou peut-être lui, parce que finalement, il a une position médiane sur tout.

 

Maxime était blasé derrière sa télévision. Maxime, il avait compris beaucoup de choses à son âge, derrière ses cheveux bien rangés. Il y avait un certain nombre de valeurs dont l était sûr, à commencer par le travail. Malheureusement, il savait que ce n'était pas le cas d'une bonne parties des citoyens, qui aimaient se réfugier derrière des pseudo-idéaux pour masquer leur fainéantise, leur mollesse, leur stupidité et leur hypocrisie. Maxime sentait bien que l'air ambiant ne respirait pas la joie, mais il fallait faire le dos rond. Pas d'accusations à tire-larigot, non, il fallait assumer et faire front, comme un soldat, parce que Maxime, il était fort.

 

Julie était blasée devant sa télévision. Les syndicats venaient de sortir de leur réunion avec les responsables du gouvernement et aucun accord n'avait été trouvé. Ils n'avaient encore rien compris. En se rendant là-bas, ces pauvres représentants syndicaux ne faisaient que lécher le cul des grands patrons et de tous ceux qui nous gouvernent. Julie n'avait pas à se plaindre dans la vie, mais elle, avait conscience que d'autres personnes, si. Alors elle, elle avait décidé de se battre, pour un monde meilleur. Elle avait décidé de ne pas se rendre aux urnes, c'était complètement inutile. Ce n'était que valider le système de tous ces gens qui nous oppressent, leur donner le bâton pour se faire battre. Elle ne vivrait peut-être pas aisément, Julie, mais elle allait se battre, ça, c'est sûr.

 

Gustave était blasé devant sa télévision. Trente ans. Trente ans qu'il écoutait leurs sottises s'enchaîner. Gustave, et bien Gustave avait décidé de ne plus rien penser, et d'aller s'occuper de ses hortensias.

 

Ils étaient tous blasés devant leur télévision. Parfois, à des repas entre amis, ou en-dessous de statuts facebook, ils exposaient leur idée. Parfois, ils ne les exposaient pas, parce qu'ils n'en étaient pas bien sûrs. Parfois, ils montaient la voix, parfois, pas. Parfois, ils étaient convaincus, parfois, ils faisaient semblant. Parfois, ils croyaient en l'avenir. En tout cas, souvent, ils ne croyaient pas en l'avenir de l'autre, et ça leur suffisait. On a les politiques qu'on mérite, et moi, je suis en colère.

Par Lifewithwords (Faustine Pelletier) - Publié dans : Prose
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Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 15:30

C'était le pied mal assuré que Sophie marchait le long de la route. Trente petits centimètres d'herbe séparaient la route du fossé et elle ne savait pas de quel côté il valait mieux tomber. En fait si, dans le fossé bien sûr. Il faut faire un jour cette expérience de marcher le long d'une route à 90km/h pour se rendre compte du peu de respect que les gens portent à tout ce qui n'est pas à eux, se disait-elle. Les canettes, les papiers, les jantes lui sautaient aux yeux tant elle guettait la moindre trace non-verte dans ce fossé. Elle ne ressentait rien à ce moment-là, Sophie. C'est ce qui arrive quand on fait un truc idiot du genre chercher quelque chose qu'on n'espère pas trouver. Les talons qu'elle portait lui faisaient mal, à aucun moment elle n'avait songé à changer de chaussures. Elle détonait particulièrement avec son beau blouson, marchant comme une âme en peine le long d'une route de campagne. Que se disaient les passants ?

 

Elle avait fait 200 mètres lorsqu'elle décida de faire demi-tour. Il fallait traverser, c'était dangereux. Au moins elle le savait. Elle reprit son manège de l'autre côté de la route. A droite, une toute petite maison, la porte entr'ouverte, et une toute petite dame en robe de chambre assise dans un fauteuil. Sophie fut sûrement son animation de la journée. C'était dommage, elle avait parié que la prochaine chose qui passerait serait une voiture noire. Est-ce qu'une jeune fille comptait ? Elle passait, se disait-elle, oui mais elle n'était pas tout à fait sur la route, oui mais elle passait. Sophie continua.

Il lui restait à peine 20 mètres puis elle tournerait à gauche pour explorer une nouvelle fois le champ. Ses chaussures n'allaient pas s'en sortir. Soudain, elle ne put l'éviter, tant le pelage blanc ressortait de tout son éclat au milieu de l'herbe verte. Elle hurla. Jusqu'alors, elle n'avait pas imaginé que son inconsciente recherche puisse aboutir. Les larmes coulèrent instantanément sur son visage et ses genoux tombèrent au sol. Elle effleura la petite chose par terre, la main tremblante. L'effleura puis la toucha, la prit dans ses bras puis la serra. Ce n'était pas possible. Que se disaient les passants ?

 

  Elle ne ressentait rien sinon le désir immense que cela ne soit pas réel. Elle avait dit que par dessus tout, elle aurait voulu savoir. Elle savait à présent, mais elle ne voulait pas croire. Elle se hasarda à se pencher pour voir la tête. Les pleurs n'en finissaient plus. Elle arrivait chez elle. Elle prit une bonne pelle dans une main, l'animal dans l'autre et s'enfonça dans la petite forêt adjacente. Elle apprit ce jour qu'il faut du temps pour creuser un trou, et de la force.

 

C'était juste un animal, et Sophie était juste triste. Elle se disait que ç'avait été trop court, que c'était trop injuste, trop normal en même temps. Elle s'interrogeait sur sa peine, se ressassait les souvenirs, se demandait pendant combien de temps encore elle aurait envie de pleurer. Elle essayait de se souvenir du petit corps chaud et svelte, puis elle essayait d'oublier un peu.

 

C'était juste un animal, et Sophie était juste triste.

 

Que fallait-il faire de son panier...?

Par Lifewithwords (Faustine Pelletier) - Publié dans : Prose
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Mercredi 25 mai 2011 3 25 /05 /Mai /2011 17:56

Début de nouvelle

 

I. Zorro

 

         Zorro grogna lorsque la sonnerie de son réveil lui hurla aux oreilles. Il ouvrit les yeux. L'odeur du tabac froid lui agressait les narines. Il se leva et alluma donc une clope pour se soulager, puis mit en marche la cafetière posée à côté de l'ordinateur portable qu'il alluma au passage.

         Zorro était musicien. Il jouait du saxophone. Il était un grand fan de jazz d'où le besoin constant d'enfumer son appartement – si Zorro avait lu ça, il aurait maudit ce « putain de cliché » et il aurait sûrement eu raison -.

         Zorro était très engagé aussi. C'était ça sa vraie passion dans la vie, l'engagement. Zorro ne supportait pas cette société qui l'entourait, le regard hautain de ces petits bourgeois pleins d'assurance du seul fait d'être né dans une bonne famille. Et puis tous ces pions qui suivent, qui ne voient pas, qui sont trop bêtes pour comprendre. Tous ces puristes endormis ! Comme il disait. Zorro les haïssait peut-être plus encore que les vrais grands méchants.

Cependant, Zorro vivait avec tout ça, avec toute cette haine. Je ne saurais dire ce qu'il y avait là-dessous : de l'intolérance ? De la condescendance ? Ce dont je suis sûre, c'est qu'il y avait beaucoup, beaucoup de colère.

         Et Zorro avait des raisons d'être en colère, bien des raisons. Sa sœur, une brillante, très brillante étudiante s'était vue fermer les portes de l'ENA, très certainement parce qu'elle n'était pas « fils de ». Déjà qu'elle était fille, si en plus elle n'était pas « de »... Ses parents, appartenant à cette classe moyenne-basse dont on ne parle jamais, supportaient un grand nombre de charges destinées à donner des revenus aux plus petits et à construire les palais des plus grands. Ils avaient trimé toute leur vie. Ils s'en seraient à peine mieux sortis s'ils s'étaient contentés de quelques allocations et aides étatiques. Zorro avait bien essayé de le leur expliquer, un jour ; le jour de la pire torgnole de sa vie. Son père avait rugit : « Nous, on ne vit pas sur le dos des autres, nous ! On bosse, nous ! Y a que comme ça qu'on s'en sort dans la vie ! Tu as entendu, fils ?! »

         Zorro n'en avait jamais voulu à son père, il avait eu pitié de lui, de toute son existence misérable, pensait-il. Son père avait cru tous leurs mensonges. Il était décédé à 61 ans et n'avait jamais connu la retraite.

         Zorro était depuis tombé dans cette colère sourde, impossible à raisonner, vengeresse, impitoyable et surtout, sans réelle possibilité d'expression. Alors Zorro participait à toutes les manifestations possibles et imaginables, quand bien même il n'était pas salarié ni surtout employé à la SNCF. Il accusait les policiers d'orchestrer tous les problèmes, de diminuer les chiffres, et les politiques d'être tous corrompus jusqu'à la moelle. Cependant, Zorro était seul, très seul, lui semblait-il. C'était à cause de cette vérité, l'injustice régnant partout. Lui ne décidait pas de la mettre au placard pendant les dîners en famille, les victoires au football, le décès d'un proche... Elle le bouffait, le rongeait de l'intérieur. Il connaissait de moins en moins le repos tandis que cette haine se distillait comme un poison dans ses veines.

 

 

II. Honorine

 

         Honorine était d'une bonne famille, d'une très bonne famille même, pensait-elle. Son père était médecin dans un grand cabinet d'ophtalmologie parisien, tandis que sa mère était psychologue spécialisée dans les relations familiales. Ils habitaient un appartement du 18ème arrondissement de la capitale, payé en grande partie avec l'héritage de Papi-Li.

         Honorine avait suivi les traces de son père et suivait les cours de la faculté de médecine. Elle voulait devenir médecin généraliste pour aider les gens. Mais pas urgentiste parce que les conditions de travail, depuis cette réforme stupide des 35h, étaient ignobles, pensait-elle. Honorine avait 23 ans et ses études s'achèveraient bien assez tôt. Il était temps qu'elle se trouve un bon mari, se disait-elle parfois. Mais cela aurait supposé de mettre un frein à ses activités nocturnes.

         Honorine aimait beaucoup la nuit comme si l'obscurité pouvait cacher d'un voile tous les péchés commis en son heure. Car Honorine était très catholique, comme sa famille. Elle se rendait à l'église le dimanche matin, toujours la même malgré le temps aléatoire de trajet qu'elle devait accomplir. Elle ne dormait jamais au même endroit, le samedi soir. Elle priait frénétiquement pour chacun des membres de sa famille, pour ses amis, pour les enfants pauvres et les pécheurs. Elle exécutait avec soin le classique « Pardon, Merci, S'il vous plaît » sans jamais se tromper d'ordre.

 

III. La rencontre

 

         C'était un dimanche après-midi. Le ciel était d'un bleu turquoise en ce début de mois de mai. Il faisait très chaud dans le RER parisien. Zorro se rendait sur une petite place qu'il aimait beaucoup, afin de retrouver Jules, un ami à lui, et d'y déjeuner. Il suait à grosses gouttes en lisant un petit bouquin de poésie. En face de lui, une jeune fille blonde au regard perdu, le visage fermé et dur, semblait ne pas l'avoir remarqué. Des écouteurs bouchaient ses oreilles et des petits sons parvenaient jusqu'à celles de Zorro.

« Bonjour, lui lança-t-il, hardi. »

Elle posa le regard vers lui. Elle semblait perplexe, il lui avait bien semblé entendre quelque chose et un homme à l'allure débraillée la regardait de façon insistante.

« Pardon ? Demanda-t-elle.

                    Je vous disais bonjour, mais vous avez l'air perdue dans vos pensées et absorbée par votre musique.

                    Oui, en effet. »

Zorro ricana tandis qu'elle soutenait son regard.

« Qu'avez-vous dit ? Dit-elle avec une voix teintée de reproches.

                    J'ai ri.

                    A la bonne heure... Je suis drôle, paraît-il.

                    Vous êtes pathétique, en vérité. »

Cette fois-ci, Honorine avait très bien entendu. Elle observa autour d'elle, le regard courroucé. Il n'y avait personne à côté d'eux. Pour qui donc se prenait-il, ce pauvre type ? Honorine l'observa un instant, sa chemise était sale et en dehors-de son vieux jean. Ses chaussures semblaient hurler tout ce qu'elles avaient dû marcher et ses cheveux étaient gras et décoiffés. Il aurait pu être séduisant, pensa-t-elle, il ne devait pas être bien plus âgé qu'elle. Ses yeux étaient d'un bleu pâle et Honorine crût y déceler une grande intelligence.

Elle ne savait que répondre sous l'effet de la surprise.

« Vous êtes vexée ? Finit-il par demander.

                    Je me fiche de votre avis.

                    Ah ! Dit-il d'un air dédaigneux. Je vois.

                    Vraiment ?

                    Oui, je crois. Vous avez un air supérieur, suffisant même, lorsque vous me regardez. Vous pensez que je suis un moins-que-rien, un imbécile frustré qui regarde une jolie fille dans le RER. Rien qui ne sorte de vos habitudes, j'imagine. Et vous devez penser que c'est la frustration qui me rend méchant, que c'est donc moi, le pathétique... Sur ce point-là, continua-t-il, vous avez peut-être raison. Je suis quelqu'un de frustré, mais certainement pas pour la raison à laquelle vous êtes en train de penser. »

Honorine resta interloquée. Une certaine colère était montée en elle de se voir ainsi percée à jour mais la curiosité naturelle qu'elle ressentait pour cet homme provoquait en elle un dilemme qui fut traduit par un silence pesant. Il n'avait pas détourné les yeux d'elle, mais maintenant qu'elle regardait plus attentivement, elle n'y voyait pas ne serait-ce qu'une once de désir. Il reprit la parole.

« Vous devez être une jeune fille honorable, bien comme il faut... ».

Cette fois-ci, Honorine le coupa :

« Je suis loin d'être comme il faut, monsieur-je-sais-tout ! »

Il ne répondit que par un rire narquois. Cela blessa profondément Honorine. Elle se sentit plus souillée par cette analyse suffisante que par tous ceux qui lui étaient passés dessus. Zorro aperçut sa tristesse mais n'en éprouva aucun remords. Il avait même l'impression d'avoir accompli une bonne action. Il fallait la pousser un peu plus loin, pensa-t-il, mais avec plus de douceur.

« N'être pas comme il faut est une composante, peut-être la plus importante, de la personnalité que la société nous force à porter. »

Honorine prit un certain temps pour méditer cette phrase. Sa surprise et l'élan de tristesse qui l'avaient submergée avaient disparu pour ne laisser qu'une rage incontrôlable. Le moment était venu de contre-attaquer.

« Je vois, dit-elle sur un ton qu'elle voulait dégagé, vous êtes le genre philosophe qui a tout compris à tout sur tout, sui regarde et juge les gens avec suffisance et une soi-disant pitié. Vous êtes le parfait donneur de leçons, rebelle dans l'âme. Ah ! Je ne vois qu'un minable frustré qui cache ses échecs derrière la société ou des choix politiques ! »

Zorro fut surpris de cette répartie. Mais cela faisait bien longtemps que ce genre de parole glissait sur lui comme de l'eau claire. Ce n'était pas le cas pour elle.

« Je suis très bien avec ce que je suis, contrairement à vous.

                    Qui vous dit que je ne suis pas bien comme je suis ?

                    Cela se voit, je dirais même, ça se sent. Ça pue, derrière vous, cette mésestime de soi. Il n'y a qu'à voir comment vous avez hurlé lorsque je vous ai traitée de « fille bien comme il faut ». Vous m'avez immédiatement rétorqué le contraire. Je me demande, si je vous traitais de trainée ou de je ne sais quoi, vous me diriez que vous êtes tout ce qu'il y a de bien comme il faut ? »

Honorine sourit. Ce sourire-là était sincère.

« Vous simplifiez toujours autant les gens et les événements que vous voyez ? Vous pensez vraiment que le cœur d'une personne peut être analysé et compris avec une rhétorique aussi... basique ? »

Zorro se sentit piégé, elle n'avait pas tort. Il resta silencieux. Honorine crut voir une expression de honte sur son visage mais il n'en était rien. Il réfléchissait. Elle ne dit plus rien.

 

A suivre...

Par Lifewithwords (Faustine Pelletier) - Publié dans : Prose
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Mardi 3 mai 2011 2 03 /05 /Mai /2011 15:37

 

Edouard ne regarde jamais TF1. Edouard ne s'abaisserait jamais à cela. Tout ce qu'ils débitent sur cette chaîne de Français très moyens. Edouard n'aime pas les masses. Il ne va jamais au grand cinéma de la ville. Tout ce qu'ils passent comme films populaires à grand budget sans aucun fond..! Edouard préfère aller dans la salle miteuse parce que le confort des sièges, il s'en fiche. Il dit qu'il préfère le confort cérébral, et que les films à gros budget l'agressent avec leur stupidité sans nom.

Edouard se sent obligé de préciser tout cela. Il n'a rien besoin de se prouver, non. Il a juste besoin de signifier aux autres la bassesse qu'ils ont atteint.

Edouard lit aussi, beaucoup, des livres que personne ne lit. Comme ça il peut les analyser sans être contre-dit.

 

Bref, vous l'aurez compris, Edouard est un intellectuel. Mais attention, pas un intellectuel de l'élite, leader du peuple. Non, Edouard est intellectuel pour lui-même. Il se forge son caractère et son mental, en choisissant lui-même ce qui va lui lubrifier le cerveau. Moi je me suis toujours dit, quite à avoir le cerveau lubrifié, je préfère utiliser le même produit que les autres. Je suis une grande conformiste. Edouard n'est pas du tout conformiste. Mais Edouard n'est pas non plus anti-conformiste. Il ne se tatoue pas ou n'a pas un style vestimentaire qui veut nous faire croire qu'il signifie quelque chose.

Edouard n'est pas conformiste, pas anti-conformiste, Edouard est... Edouard. Unique en son genre, du moins le croit-il.

 

Edouard fait beaucoup de recherches sur internet, et lit des articles de-ci de-là. Bref, il ne passe pas son temps à zombiter sur Facebook. Il n'est pas comme tout le monde, il ne ressent pas le besoin d'espionner la vie des autres. Facile, remarque, quand les autres ne nous intéresse pas.

Edouard dit aux filles de se méfier de lui, en toute conscience. Il sait que c'est un mauvais garçon. Il préfère prévenir pour éviter de faire souffrir. C'est vrai que c'est certainement plus facile que de faire de réels efforts. Malheureusement, Edouard n'est pas doué pour l'effort non plus. La vie est trop courte, voyez-vous. Moi je pense qu'Edouard se convient très bien à lui-même, et que sa plus grande peur est de perdre son incroyable particularité.

 

L'avenir d'Edouard ? Nul ne le sait. En revanche, son passé... On peut supposer quelqu'un de peu reconnu. Edouard n'a pas fait d'études extraordinaires, de celles qu'on cache parce qu'on se dit qu'elles feront fuir nos potentiels amis. Edouard, lui, est fier de son métier. Mais il lui manque toujours quelque chose partout où il est.

Edouard est peut-être fier de sa famille, rien n'est moins sûr. S'il ne l'est pas, il la cachera. S'il l'est, il passera son temps à se dire qu'il veut valoir quelque chose par lui-même. Edouard a besoin de se considérer comme son propre héros.

 

Cessons d'analyser Edouard, voulez-vous, observons-le plutôt. Edouard marche le regard haut dans la rue, mais absorbé. Il n'a pas d'écouteurs sur les oreilles, il n'en a pas besoin pour être absorbé dans des pensées, lui.

Edouard nous observe sûrement, c'est un très grand observateur. Il aura remarqué le regard luisant que je lui aurai lancé. Il va me regarder de façon insistante, perçante, pendant quelques secondes. Je vais être interloquée, intéressée même, peut-être, puis plus rien. Edouard voudra me faire croire qu'il a tout saisi de ma personne, et que je n'ai plus aucun intérêt. Je lui rendrai bien la pareille.

 

Suivons Edouard quelques instants. Il s'arrête devant une librairie. Pas la Fnac, oh, j'ai dit une librairie. Avec un nom alambiqué qui le fera rire, et plein de livres poussiéreux. Edouard va y rentrer. Inutile de vous décrire plus longuement ce passage, ce qui serait d'un ennui vraiment profond.

Voilà notre Edouard qui ressort avec à la main un petit sac. Il tripote son téléphone portable vieux de deux siècles parce qu'Edouard, il n'est pas matérialiste, et il continue son chemin.

 

Edouard s'arrête à un café. Il s'asseoit en terrasse, les jambes croisées et le regard las. Il sort alors du petit sac un livre poussiéreux. J'aimerais bien voir de quel titre il s'agit mais je n'y parviens pas. Il commande un déca, car Edouard veille à n'être sous le joug d'aucune dépendance : tabac, caféine, alcool, femme... Edouard ne dépendra que d'Edouard, il en faisait un mode de vie. Il semble absorbé dans son livre à présent ; moi, je marche sur le trottoir d'en face et bientôt, Edouard ne sera plus qu'un souvenir amusant, dont je pourrai éventuellement faire un petit texte, certainement pas un livre.

Soudain, Edouard se lève et traverse la petite rue pavée. Je crois bien qu'il vient vers moi. Je réfléchis, je ne vais pas faire comme si je ne l'avais pas vu, ce serait stupide. J'opte pour un sourire à mi-chemin entre le narquois et le timide.

 

« Bonjour, me dit-il avec la mine la plus neutre qui soit. Je m'appelle Edouard.

  • Bonjour.

  • Je peux t'offrir un café peut-être ? Si tu as du temps. Comment t'appelles-tu ?

  • J'accepte le café. Je m'appelle Zoé. »

 

Quelle drôle de situation. Me voilà à la terrasse d'un café avec un garçon dont j'ai déjà compris l'essentiel, et que je vais devoir écouter me baratiner pendant... voyons, si un coktail en boîte équivaut à une fin de nuit et un petit-déjeuner, combien ça fait un café..? Il va falloir qu'il me surprenne sinon je vais trouver le temps long...

 

« Tu fais quoi dans la vie ? » Me demande-t-il.

Il commence à s'intéresser à moi. Stratégique, ce n'est que pour mieux faire basculer la conversation vers lui.

« La fac. De droit.

  • Ah ! Une juriste ! »

 

Oui, petit aparte, j'aimerais bien qu'on m'explique pourquoi le terme de « juriste » s'accompagne-t-il toujours d'un rictus quasi-imperceptible sur la bouche qui l'énonce ?

 

« Moi, je suis dans l'informatique. Une grosse boîte.

  • Ca te plaît ? Demandé-je, question piège, je le concède.

  • Oui ça va. Mais il me manque quelque chose dans ce travail.

  • Quoi donc ?

  • Je ne sais pas, quelque chose. Quel âge as-tu ?

  • 20 ans.

  • J'en ai 28. »

 

Il sourit à présent. D'un air moqueur, il me lance :

 

« Cela n'a pas l'air de te faire peur.

  • Ca devrait ?

  • Je ne sais pas.

  • Il y a deux types de mecs célibataires à 28 ans.

  • Tiens donc. Explique.

  • Il y a ceux qui n'ont pas trouvé La fille et qui la cherchent plus ou moins activement, afin de s'établir avec elle. Et il y a ceux qui ne cherchent pas du tout, qui sont très bien seuls et qui ramènent des filles chez eux, de temps en temps.

  • Dans quelle catégorie me places-tu ?

  • Je n'en sais rien. Mais j'ai 20 ans, tu en as 28. Avec moi, je ne vois qu'une possibilité.

  • Et ça te tente ?

  • Non.

  • Tant pis. Nous n'avons qu'à discuter. »

 

La conversation a cependant pris un coup sur le nez avec cet accès de franc-parler. Edouard ne dit rien. Il a un petit sourire amusé et il sirote son café.

 

« Je viens de quitter ma copine », me dit-il soudain.

 

Je reste pantoise. Il rit.

 

« Il n'y a pas mieux que d'en parler à des inconnus. Ils sont objectifs, les inconnus, impartiaux. Ils ne vont pas chercher à te réconforter, et ainsi ils ne vont pas te mentir. Ils te jugeront peut-être mais ce jugement n'aura pas plus d'importance à leurs yeux qu'aux tiens. Bref...

  • Pourquoi l'as-tu quittée ?

  • Je l'ai trompée.

  • Je n'aurais pas cru ça de toi, dis-je avec un large sourire.

  • Tu te moques... Je l'ai quittée pour lui éviter la difficulté de le faire. Et c'est le bon choix pour elle.

  • Dis-donc, comme tu es altruiste ! Je suis épatée.

  • Tu n'es donc pas d'accord.

  • Non.

  • J'aurais dû la laisser faire un mauvaix choix ?

  • La laisser faire son choix. C'était le minimum de respect que tu lui devais.

  • Je suis un connard.

  • La laisser s'en rendre compte toute seule aurait été le meilleur cadeau à lui faire. Là, elle va se morfondre pendant des mois en se disant qu'elle a perdu un type exceptionnel. Je me trompe ?

  • Je ne sais pas.

  • Tu t'en moques.

  • Oui. Complètement. »

 

« Et toi, demande-t-il, quelle est ta situation amoureuse comme on dit ?

  • Je suis en relation libre selon les critères facebookiens.

  • Je ne connais pas facebook.

  • Je l'aurais parié.

  • Tu es libertine donc ?
  • Point du tout. Je plaisantais. Je suis seule.

  • Esseulée ?

  • Seule.

  • Je vois. Je vais rentrer chez moi. Tu viens ?

  • Non. Bonne fin d'après-midi. Et merci pour le café.

  • J'ai connu une fille comme toi un jour.

  • Ah ? C'est-à-dire ?

  • Une fille sexy, intelligente, drôle mais terriblement chiante.

  • Je te remercie. Cela fait trois qualités pour un défaut si je ne m'abuse.

  • Cesse.

  • Cesse quoi ?

  • De penser à lui, c'est ça qui te rend si chiante. »

 

Sur cette vérité assénée, il prend son blouson, son livre, laisse un billet sur la table et s'en va. Je reste un peu comme une conne, il faut le dire, à la terrasse de ce café, à me demander comment il a fait son coup. Finalement, je me lève et pars le coeur gros,emplie d'une colère indéfinissable.

C'est un fantôme qui me suit.

Par Lifewithwords (Faustine Pelletier) - Publié dans : Prose
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