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Début de nouvelle
I. Zorro
Zorro grogna lorsque la sonnerie de son réveil lui hurla aux oreilles. Il ouvrit les yeux. L'odeur du tabac froid lui agressait les narines. Il se leva et alluma donc une clope pour se soulager, puis mit en marche la cafetière posée à côté de l'ordinateur portable qu'il alluma au passage.
Zorro était musicien. Il jouait du saxophone. Il était un grand fan de jazz d'où le besoin constant d'enfumer son appartement – si Zorro avait lu ça, il aurait maudit ce « putain de cliché » et il aurait sûrement eu raison -.
Zorro était très engagé aussi. C'était ça sa vraie passion dans la vie, l'engagement. Zorro ne supportait pas cette société qui l'entourait, le regard hautain de ces petits bourgeois pleins d'assurance du seul fait d'être né dans une bonne famille. Et puis tous ces pions qui suivent, qui ne voient pas, qui sont trop bêtes pour comprendre. Tous ces puristes endormis ! Comme il disait. Zorro les haïssait peut-être plus encore que les vrais grands méchants.
Cependant, Zorro vivait avec tout ça, avec toute cette haine. Je ne saurais dire ce qu'il y avait là-dessous : de l'intolérance ? De la condescendance ? Ce dont je suis sûre, c'est qu'il y avait beaucoup, beaucoup de colère.
Et Zorro avait des raisons d'être en colère, bien des raisons. Sa sœur, une brillante, très brillante étudiante s'était vue fermer les portes de l'ENA, très certainement parce qu'elle n'était pas « fils de ». Déjà qu'elle était fille, si en plus elle n'était pas « de »... Ses parents, appartenant à cette classe moyenne-basse dont on ne parle jamais, supportaient un grand nombre de charges destinées à donner des revenus aux plus petits et à construire les palais des plus grands. Ils avaient trimé toute leur vie. Ils s'en seraient à peine mieux sortis s'ils s'étaient contentés de quelques allocations et aides étatiques. Zorro avait bien essayé de le leur expliquer, un jour ; le jour de la pire torgnole de sa vie. Son père avait rugit : « Nous, on ne vit pas sur le dos des autres, nous ! On bosse, nous ! Y a que comme ça qu'on s'en sort dans la vie ! Tu as entendu, fils ?! »
Zorro n'en avait jamais voulu à son père, il avait eu pitié de lui, de toute son existence misérable, pensait-il. Son père avait cru tous leurs mensonges. Il était décédé à 61 ans et n'avait jamais connu la retraite.
Zorro était depuis tombé dans cette colère sourde, impossible à raisonner, vengeresse, impitoyable et surtout, sans réelle possibilité d'expression. Alors Zorro participait à toutes les manifestations possibles et imaginables, quand bien même il n'était pas salarié ni surtout employé à la SNCF. Il accusait les policiers d'orchestrer tous les problèmes, de diminuer les chiffres, et les politiques d'être tous corrompus jusqu'à la moelle. Cependant, Zorro était seul, très seul, lui semblait-il. C'était à cause de cette vérité, l'injustice régnant partout. Lui ne décidait pas de la mettre au placard pendant les dîners en famille, les victoires au football, le décès d'un proche... Elle le bouffait, le rongeait de l'intérieur. Il connaissait de moins en moins le repos tandis que cette haine se distillait comme un poison dans ses veines.
II. Honorine
Honorine était d'une bonne famille, d'une très bonne famille même, pensait-elle. Son père était médecin dans un grand cabinet d'ophtalmologie parisien, tandis que sa mère était psychologue spécialisée dans les relations familiales. Ils habitaient un appartement du 18ème arrondissement de la capitale, payé en grande partie avec l'héritage de Papi-Li.
Honorine avait suivi les traces de son père et suivait les cours de la faculté de médecine. Elle voulait devenir médecin généraliste pour aider les gens. Mais pas urgentiste parce que les conditions de travail, depuis cette réforme stupide des 35h, étaient ignobles, pensait-elle. Honorine avait 23 ans et ses études s'achèveraient bien assez tôt. Il était temps qu'elle se trouve un bon mari, se disait-elle parfois. Mais cela aurait supposé de mettre un frein à ses activités nocturnes.
Honorine aimait beaucoup la nuit comme si l'obscurité pouvait cacher d'un voile tous les péchés commis en son heure. Car Honorine était très catholique, comme sa famille. Elle se rendait à l'église le dimanche matin, toujours la même malgré le temps aléatoire de trajet qu'elle devait accomplir. Elle ne dormait jamais au même endroit, le samedi soir. Elle priait frénétiquement pour chacun des membres de sa famille, pour ses amis, pour les enfants pauvres et les pécheurs. Elle exécutait avec soin le classique « Pardon, Merci, S'il vous plaît » sans jamais se tromper d'ordre.
III. La rencontre
C'était un dimanche après-midi. Le ciel était d'un bleu turquoise en ce début de mois de mai. Il faisait très chaud dans le RER parisien. Zorro se rendait sur une petite place qu'il aimait beaucoup, afin de retrouver Jules, un ami à lui, et d'y déjeuner. Il suait à grosses gouttes en lisant un petit bouquin de poésie. En face de lui, une jeune fille blonde au regard perdu, le visage fermé et dur, semblait ne pas l'avoir remarqué. Des écouteurs bouchaient ses oreilles et des petits sons parvenaient jusqu'à celles de Zorro.
« Bonjour, lui lança-t-il, hardi. »
Elle posa le regard vers lui. Elle semblait perplexe, il lui avait bien semblé entendre quelque chose et un homme à l'allure débraillée la regardait de façon insistante.
« Pardon ? Demanda-t-elle.
– Je vous disais bonjour, mais vous avez l'air perdue dans vos pensées et absorbée par votre musique.
– Oui, en effet. »
Zorro ricana tandis qu'elle soutenait son regard.
« Qu'avez-vous dit ? Dit-elle avec une voix teintée de reproches.
– J'ai ri.
– A la bonne heure... Je suis drôle, paraît-il.
– Vous êtes pathétique, en vérité. »
Cette fois-ci, Honorine avait très bien entendu. Elle observa autour d'elle, le regard courroucé. Il n'y avait personne à côté d'eux. Pour qui donc se prenait-il, ce pauvre type ? Honorine l'observa un instant, sa chemise était sale et en dehors-de son vieux jean. Ses chaussures semblaient hurler tout ce qu'elles avaient dû marcher et ses cheveux étaient gras et décoiffés. Il aurait pu être séduisant, pensa-t-elle, il ne devait pas être bien plus âgé qu'elle. Ses yeux étaient d'un bleu pâle et Honorine crût y déceler une grande intelligence.
Elle ne savait que répondre sous l'effet de la surprise.
« Vous êtes vexée ? Finit-il par demander.
– Je me fiche de votre avis.
– Ah ! Dit-il d'un air dédaigneux. Je vois.
– Vraiment ?
– Oui, je crois. Vous avez un air supérieur, suffisant même, lorsque vous me regardez. Vous pensez que je suis un moins-que-rien, un imbécile frustré qui regarde une jolie fille dans le RER. Rien qui ne sorte de vos habitudes, j'imagine. Et vous devez penser que c'est la frustration qui me rend méchant, que c'est donc moi, le pathétique... Sur ce point-là, continua-t-il, vous avez peut-être raison. Je suis quelqu'un de frustré, mais certainement pas pour la raison à laquelle vous êtes en train de penser. »
Honorine resta interloquée. Une certaine colère était montée en elle de se voir ainsi percée à jour mais la curiosité naturelle qu'elle ressentait pour cet homme provoquait en elle un dilemme qui fut traduit par un silence pesant. Il n'avait pas détourné les yeux d'elle, mais maintenant qu'elle regardait plus attentivement, elle n'y voyait pas ne serait-ce qu'une once de désir. Il reprit la parole.
« Vous devez être une jeune fille honorable, bien comme il faut... ».
Cette fois-ci, Honorine le coupa :
« Je suis loin d'être comme il faut, monsieur-je-sais-tout ! »
Il ne répondit que par un rire narquois. Cela blessa profondément Honorine. Elle se sentit plus souillée par cette analyse suffisante que par tous ceux qui lui étaient passés dessus. Zorro aperçut sa tristesse mais n'en éprouva aucun remords. Il avait même l'impression d'avoir accompli une bonne action. Il fallait la pousser un peu plus loin, pensa-t-il, mais avec plus de douceur.
« N'être pas comme il faut est une composante, peut-être la plus importante, de la personnalité que la société nous force à porter. »
Honorine prit un certain temps pour méditer cette phrase. Sa surprise et l'élan de tristesse qui l'avaient submergée avaient disparu pour ne laisser qu'une rage incontrôlable. Le moment était venu de contre-attaquer.
« Je vois, dit-elle sur un ton qu'elle voulait dégagé, vous êtes le genre philosophe qui a tout compris à tout sur tout, sui regarde et juge les gens avec suffisance et une soi-disant pitié. Vous êtes le parfait donneur de leçons, rebelle dans l'âme. Ah ! Je ne vois qu'un minable frustré qui cache ses échecs derrière la société ou des choix politiques ! »
Zorro fut surpris de cette répartie. Mais cela faisait bien longtemps que ce genre de parole glissait sur lui comme de l'eau claire. Ce n'était pas le cas pour elle.
« Je suis très bien avec ce que je suis, contrairement à vous.
– Qui vous dit que je ne suis pas bien comme je suis ?
– Cela se voit, je dirais même, ça se sent. Ça pue, derrière vous, cette mésestime de soi. Il n'y a qu'à voir comment vous avez hurlé lorsque je vous ai traitée de « fille bien comme il faut ». Vous m'avez immédiatement rétorqué le contraire. Je me demande, si je vous traitais de trainée ou de je ne sais quoi, vous me diriez que vous êtes tout ce qu'il y a de bien comme il faut ? »
Honorine sourit. Ce sourire-là était sincère.
« Vous simplifiez toujours autant les gens et les événements que vous voyez ? Vous pensez vraiment que le cœur d'une personne peut être analysé et compris avec une rhétorique aussi... basique ? »
Zorro se sentit piégé, elle n'avait pas tort. Il resta silencieux. Honorine crut voir une expression de honte sur son visage mais il n'en était rien. Il réfléchissait. Elle ne dit plus rien.
A suivre...
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