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Edouard ne regarde jamais TF1. Edouard ne s'abaisserait jamais à cela. Tout ce qu'ils débitent sur cette chaîne de Français très moyens. Edouard n'aime pas les masses. Il ne va jamais au grand cinéma de la ville. Tout ce qu'ils passent comme films populaires à grand budget sans aucun fond..! Edouard préfère aller dans la salle miteuse parce que le confort des sièges, il s'en fiche. Il dit qu'il préfère le confort cérébral, et que les films à gros budget l'agressent avec leur stupidité sans nom.
Edouard se sent obligé de préciser tout cela. Il n'a rien besoin de se prouver, non. Il a juste besoin de signifier aux autres la bassesse qu'ils ont atteint.
Edouard lit aussi, beaucoup, des livres que personne ne lit. Comme ça il peut les analyser sans être contre-dit.
Bref, vous l'aurez compris, Edouard est un intellectuel. Mais attention, pas un intellectuel de l'élite, leader du peuple. Non, Edouard est intellectuel pour lui-même. Il se forge son caractère et son mental, en choisissant lui-même ce qui va lui lubrifier le cerveau. Moi je me suis toujours dit, quite à avoir le cerveau lubrifié, je préfère utiliser le même produit que les autres. Je suis une grande conformiste. Edouard n'est pas du tout conformiste. Mais Edouard n'est pas non plus anti-conformiste. Il ne se tatoue pas ou n'a pas un style vestimentaire qui veut nous faire croire qu'il signifie quelque chose.
Edouard n'est pas conformiste, pas anti-conformiste, Edouard est... Edouard. Unique en son genre, du moins le croit-il.
Edouard fait beaucoup de recherches sur internet, et lit des articles de-ci de-là. Bref, il ne passe pas son temps à zombiter sur Facebook. Il n'est pas comme tout le monde, il ne ressent pas le besoin d'espionner la vie des autres. Facile, remarque, quand les autres ne nous intéresse pas.
Edouard dit aux filles de se méfier de lui, en toute conscience. Il sait que c'est un mauvais garçon. Il préfère prévenir pour éviter de faire souffrir. C'est vrai que c'est certainement plus facile que de faire de réels efforts. Malheureusement, Edouard n'est pas doué pour l'effort non plus. La vie est trop courte, voyez-vous. Moi je pense qu'Edouard se convient très bien à lui-même, et que sa plus grande peur est de perdre son incroyable particularité.
L'avenir d'Edouard ? Nul ne le sait. En revanche, son passé... On peut supposer quelqu'un de peu reconnu. Edouard n'a pas fait d'études extraordinaires, de celles qu'on cache parce qu'on se dit qu'elles feront fuir nos potentiels amis. Edouard, lui, est fier de son métier. Mais il lui manque toujours quelque chose partout où il est.
Edouard est peut-être fier de sa famille, rien n'est moins sûr. S'il ne l'est pas, il la cachera. S'il l'est, il passera son temps à se dire qu'il veut valoir quelque chose par lui-même. Edouard a besoin de se considérer comme son propre héros.
Cessons d'analyser Edouard, voulez-vous, observons-le plutôt. Edouard marche le regard haut dans la rue, mais absorbé. Il n'a pas d'écouteurs sur les oreilles, il n'en a pas besoin pour être absorbé dans des pensées, lui.
Edouard nous observe sûrement, c'est un très grand observateur. Il aura remarqué le regard luisant que je lui aurai lancé. Il va me regarder de façon insistante, perçante, pendant quelques secondes. Je vais être interloquée, intéressée même, peut-être, puis plus rien. Edouard voudra me faire croire qu'il a tout saisi de ma personne, et que je n'ai plus aucun intérêt. Je lui rendrai bien la pareille.
Suivons Edouard quelques instants. Il s'arrête devant une librairie. Pas la Fnac, oh, j'ai dit une librairie. Avec un nom alambiqué qui le fera rire, et plein de livres poussiéreux. Edouard va y rentrer. Inutile de vous décrire plus longuement ce passage, ce qui serait d'un ennui vraiment profond.
Voilà notre Edouard qui ressort avec à la main un petit sac. Il tripote son téléphone portable vieux de deux siècles parce qu'Edouard, il n'est pas matérialiste, et il continue son chemin.
Edouard s'arrête à un café. Il s'asseoit en terrasse, les jambes croisées et le regard las. Il sort alors du petit sac un livre poussiéreux. J'aimerais bien voir de quel titre il s'agit mais je n'y parviens pas. Il commande un déca, car Edouard veille à n'être sous le joug d'aucune dépendance : tabac, caféine, alcool, femme... Edouard ne dépendra que d'Edouard, il en faisait un mode de vie. Il semble absorbé dans son livre à présent ; moi, je marche sur le trottoir d'en face et bientôt, Edouard ne sera plus qu'un souvenir amusant, dont je pourrai éventuellement faire un petit texte, certainement pas un livre.
Soudain, Edouard se lève et traverse la petite rue pavée. Je crois bien qu'il vient vers moi. Je réfléchis, je ne vais pas faire comme si je ne l'avais pas vu, ce serait stupide. J'opte pour un sourire à mi-chemin entre le narquois et le timide.
« Bonjour, me dit-il avec la mine la plus neutre qui soit. Je m'appelle Edouard.
Bonjour.
Je peux t'offrir un café peut-être ? Si tu as du temps. Comment t'appelles-tu ?
J'accepte le café. Je m'appelle Zoé. »
Quelle drôle de situation. Me voilà à la terrasse d'un café avec un garçon dont j'ai déjà compris l'essentiel, et que je vais devoir écouter me baratiner pendant... voyons, si un coktail en boîte équivaut à une fin de nuit et un petit-déjeuner, combien ça fait un café..? Il va falloir qu'il me surprenne sinon je vais trouver le temps long...
« Tu fais quoi dans la vie ? » Me demande-t-il.
Il commence à s'intéresser à moi. Stratégique, ce n'est que pour mieux faire basculer la conversation vers lui.
« La fac. De droit.
Ah ! Une juriste ! »
Oui, petit aparte, j'aimerais bien qu'on m'explique pourquoi le terme de « juriste » s'accompagne-t-il toujours d'un rictus quasi-imperceptible sur la bouche qui l'énonce ?
« Moi, je suis dans l'informatique. Une grosse boîte.
Ca te plaît ? Demandé-je, question piège, je le concède.
Oui ça va. Mais il me manque quelque chose dans ce travail.
Quoi donc ?
Je ne sais pas, quelque chose. Quel âge as-tu ?
20 ans.
J'en ai 28. »
Il sourit à présent. D'un air moqueur, il me lance :
« Cela n'a pas l'air de te faire peur.
Ca devrait ?
Je ne sais pas.
Il y a deux types de mecs célibataires à 28 ans.
Tiens donc. Explique.
Il y a ceux qui n'ont pas trouvé La fille et qui la cherchent plus ou moins activement, afin de s'établir avec elle. Et il y a ceux qui ne cherchent pas du tout, qui sont très bien seuls et qui ramènent des filles chez eux, de temps en temps.
Dans quelle catégorie me places-tu ?
Je n'en sais rien. Mais j'ai 20 ans, tu en as 28. Avec moi, je ne vois qu'une possibilité.
Et ça te tente ?
Non.
Tant pis. Nous n'avons qu'à discuter. »
La conversation a cependant pris un coup sur le nez avec cet accès de franc-parler. Edouard ne dit rien. Il a un petit sourire amusé et il sirote son café.
« Je viens de quitter ma copine », me dit-il soudain.
Je reste pantoise. Il rit.
« Il n'y a pas mieux que d'en parler à des inconnus. Ils sont objectifs, les inconnus, impartiaux. Ils ne vont pas chercher à te réconforter, et ainsi ils ne vont pas te mentir. Ils te jugeront peut-être mais ce jugement n'aura pas plus d'importance à leurs yeux qu'aux tiens. Bref...
Pourquoi l'as-tu quittée ?
Je l'ai trompée.
Je n'aurais pas cru ça de toi, dis-je avec un large sourire.
Tu te moques... Je l'ai quittée pour lui éviter la difficulté de le faire. Et c'est le bon choix pour elle.
Dis-donc, comme tu es altruiste ! Je suis épatée.
Tu n'es donc pas d'accord.
Non.
J'aurais dû la laisser faire un mauvaix choix ?
La laisser faire son choix. C'était le minimum de respect que tu lui devais.
Je suis un connard.
La laisser s'en rendre compte toute seule aurait été le meilleur cadeau à lui faire. Là, elle va se morfondre pendant des mois en se disant qu'elle a perdu un type exceptionnel. Je me trompe ?
Je ne sais pas.
Tu t'en moques.
Oui. Complètement. »
« Et toi, demande-t-il, quelle est ta situation amoureuse comme on dit ?
Je suis en relation libre selon les critères facebookiens.
Je ne connais pas facebook.
Je l'aurais parié.
Point du tout. Je plaisantais. Je suis seule.
Esseulée ?
Seule.
Je vois. Je vais rentrer chez moi. Tu viens ?
Non. Bonne fin d'après-midi. Et merci pour le café.
J'ai connu une fille comme toi un jour.
Ah ? C'est-à-dire ?
Une fille sexy, intelligente, drôle mais terriblement chiante.
Je te remercie. Cela fait trois qualités pour un défaut si je ne m'abuse.
Cesse.
Cesse quoi ?
De penser à lui, c'est ça qui te rend si chiante. »
Sur cette vérité assénée, il prend son blouson, son livre, laisse un billet sur la table et s'en va. Je reste un peu comme une conne, il faut le dire, à la terrasse de ce café, à me demander comment il a fait son coup. Finalement, je me lève et pars le coeur gros,emplie d'une colère indéfinissable.
C'est un fantôme qui me suit.
Bonne continuation !