Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 10:20

 

Ce matin, je me suis suicidé.

 

C'était assez rapide, quand on le veut vraiment, j'ai envie de dire, on ne se loupe pas. Si j'étais encore en vie, j'écrirais bien un mode d'emploi pour tous les suicidés en puissance, mais il va y avoir comme un problème technique. Je ne l'ai pas fait avant, sinon mes proches, si intelligents qu'ils sont, auraient envisagé qu'il puisse y avoir comme un appel au secours derrière cet acte. Et alors jamais, vous l'imaginez, ils ne m'auraient laissé me suicider tranquillement. Or se suicider tranquillement, en toute sérénité, est la condition première d'un bon suicide.

 

J'ai commis un acte égoïste. Vous m'en voyez vraiment, vraiment désolé du haut de ma montagne. Si montagne il y a, on m'a expressément demandé de garder le suspense. J'en suis navré.

 

Je n'avais pas grande raison pour le faire en plus. Mes chers amis ne vont sûrement pas comprendre. J'espère qu'ils ne vont pas se torturer trop longtemps à chercher une réponse, cela n'en vaut pas le coup. Le fait est que je n'avais surtout pas grande raison pour ne pas le faire. Vous allez sûrement trouver que ce n'est pas une raison suffisante. J'ai peur qu'essayer de me faire changer d'avis soit assez vain. Ne déblatérez pas trop dans mon dos non plus, cela ne se fait point je vous le rappelle, je suis mort, un peu de respect.

 

Si vous pouviez aller à mon enterrement, en revanche, cela me ferait très plaisir. Je ne vous offirai rien en retour, vous en conviendrez. Mais ditez-vous que cela pourra néanmoins soulager votre conscience, c'est toujours ça.

J'ai écrit une lettre à ma famille avant de partir. J'ai demandé aux autres suicidés de mon quartier, on m'a dit que cela se faisait, en effet. J'ai écrit un un amas de banalités, j'en suis confus à présent. Moi qui ait toujours rêvé de devenir un grand écrivain, c'est assez ironique. J'aurais dû m'abstenir de ce dernier geste qui est un aveu absolu de ma nullité. Enfin, cela me donne quand même raison, je n'avais aucune raison de vouloir rester parmi vous.

 

J'ai discuté un peu avec mes voisins, ici. Ils sont très gentils ma foi. Il y en a un qui attend sa femme depuis dix ans. J'ai beaucoup de peine pour lui. En effet, après une courte description, j'ai compris que je connaissais bien sa femme. C'est celle qui s'est tapé tout l'immeuble en face de chez moi. Je ne vais rien lui dire, de toute façon, à notre arrivée ici, on nous lave entièrement.

Certains m'ont un peu grondé. Ils m'ont dit que j'aurais pu faire un petit effort tout de même, pour les autres. Leur argument m'aurait peut-être touché si j'avais eu un quelconque amour pour les autres. Mais c'est une espèce que je n'aime pas. Non, je ne me crois pas au-dessus d'eux, si vous avancez cela, mes chers amis, vous serez dans l'erreur. Je ne me suis jamais senti supérieur, ni inférieur, ni particulièrement différent. C'est justement cela qui m'emmerdait. Si je n'étais qu'un parmi d'autres, et bien zut, quelqu'un peut bien prendre ma place. A quoi bon se fatiguer ?

 

Curieux raisonnement, n'est-il pas ? Il ne viendra sûrement pas à l'esprit de ma merveilleuse famille. En vérité, j'ai hâte de voir quelles théories ils vont élaborer.

Je pense qu'une partie pensera que cela est dû à mon gros chagrin d'amour. C'est pratique d'avoir un gros chagrin d'amour juste avant de se suicider, ça aussi je l'aurais mis dans mon mode d'emploi. Cela crée un mobile tout fait, et évite que quiconque ne recherche plus loin.

Une autre partie pensera que j'étais fou. J'aime bien cette théorie, elle me donne quelque chose de spécial.

Une petite partie refusera de se laisser convaincre par ces deux suppositions qu'ils jugeront faciles, et élaboreront une théorie digne des romans policier de comptoir. Ceux où on rajoute un personnage à la fin qui, oh surprise, s'avère être le tueur. C'est de la triche ces romans.

Et le reste, le reste se divise en deux catégories : les Sages et les Traumatisés. Les Sages diront qu'on n'y pouvait rien, qu'il s'est passé quelque chose dans ma tête que nul ne peut comprendre ni n'avait pu prévoir. Enfin, les Traumatisés entretiendront une haine des suicidés et les considèreront à jamais comme des êtres profondément égoïstes et indignes qu'on leur porte un quelconque intérêt.

 

Les paris sont ouverts.

 

En fait, ce qui me rend exceptionnel, finalement, c'est d'avoir pris le problème à rebours de la façon dont il est convenu de le prendre. J'ai toujours eu des raisonnements assez alambiqués. Les gens se demandent toujours ce qui détache vers la mort, jamais ce qui attache à la vie.

Pour moi c'était simple : rien. En cela, j'étais un peu différent.

Par Lifewithwords (Faustine Pelletier) - Publié dans : Prose
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