Bonjour à tous mes futurs lecteurs, sachez tout d'abord que je suis très heureux que vous vous arrêtiez dans vos vaines activités pour
venir m'accorder un peu de temps. Vous allez lire quelques-unes de mes « confessions », intéressantes, je l'espère.
Mais ne vous attendez pas à un grand roman d'aventure, je ne suis en effet pas quelqu'un d'exceptionnel. Je ne vis rien
d'extraordinaire, je ne suis pas extravagant, je ne suis pas non plus né avec un destin incroyable qui bouleversera l'Histoire. Je n'ai même pas de talent particulier qui ferait de moi quelqu'un
d'un peu spécial : je n'ai pas l'oreille musicale, je ne sais pas dessiner ni peindre, je ne fais pas de poésie, je n'ai rien à raconter, mes dix doigts ne me servent qu'à écrire sur cet
ordinateur, en ce moment.
Je suis moi, Billy, ce qui est déjà pas mal en fin de compte. Peu de gens arrivent à être eux. Il y a ceux qui ne savent pas qui ils
sont, ceux qui croient être un autre, ceux qui remettent ce qu'ils doivent être à demain, ceux qui oublient d'être quelqu'un. Moi je suis moi, plein et entier dans son vide absolu. Billy. Mais
avant d'être Billy, j'étais Billy qui cherchait à ne pas être Billy. Je voulais être tout sauf Billy. J'ai fait de nombreuses recherches.
Un jour j'ai rencontré Samuel. En fait, non, une année j'ai rencontré Samuel. Il y rarement des rencontres entre les gens. Il y a
surtout des révélations : des personnes qui se côtoient un certain temps avant de s'apercevoir que l'autre existe. Samuel était avec moi au lycée, dans ma classe de Terminale. Il était seul, très
seul. Tout comme moi. Alors je suis allé le découvrir. Samuel était un artiste, un passionné. Il faisait du saxophone et adorait le jazz. Sur ses cahiers étaient griffonnées des inscription
« Love Musica », « Be Jazzy »... J'étais intrigué par ces inscriptions. Nous commençâmes à manger ensemble le midi. Samuel me parlait de sa musique, de ces projets, de ces
goûts. Il critiquait tel compositeur et en encensait un autre. Il paraissait sûr de sa critique. Il me racontait ses derniers essais, me faisait partager ses hésitations quant à l'achat d'un
nouvel instrument. Moi je ne disais rien. J'écoutais. Sa passion me fascinait. Il ne voyait pas le monde qui tournait autour de lui, il avait son monde,
indépendant, libre, autarcique. Moi je vivais dans le monde des autres. De plus, je ne créais rien. Je n'avais pas de talent, de passion derrière laquelle me réfugier et grandir. Je décidai de
devenir Artiste. J'essayai la musique. Je me mis à écouter du jazz, comme Samuel. Mais je devais me rendre à l'évidence, je n'y voyais ni beauté, ni laideur, que des sons parfois plaisants qui
passaient le temps. J'en parlai à Samuel, il me regarda avec dédain et ne me parla plus de sa musique. Nous ne parlâmes plus de rien d'ailleurs, car son monde autarcique était également fermé
d'horizons. Samuel n'était plus capable de découvrir, il avait trouvé son truc, il lui suffisait.
Je ne devins pas artiste.
Billy n'existait alors plus. Il s'était perdu dans le miroir de Samuel et ne reconnaissait plus sa
propre image. J'avais commencé à jouer du piano, à l'époque. Cela a duré deux ans, et la progression inexistante m'a fait arrêté. Je suis allé à la Fac. La Fac, vaste monde. Tant de liberté et de
contraintes en un même lieu. J'ai fait une Fac de sciences politiques. A vrai dire, je ne savais pas trop pourquoi. Je disais que j'aimais bien « observer et comprendre la société ». Je
disais aussi que je voulais faire des études générales, pour ne me fermer aucune porte. Encore le syndrome du Billy-n'est-personne. Sur les bancs des amphithéâtres, comme sur les chaises du lycée
d'ailleurs, j'étais seul. Un jour je me suis assis à côté d'un garçon qui paraissait sympathique, ouvert et intéressant. Il portait une veste de costard par-dessus son t-shirt bleu, tout rentré
dans son jean. Il s'appelait Thomas. Pour engager la conversation, je fis une remarque futile sur le cours que nous suivions. Thomas rétorqua que ce cours était scandaleux, que le professeur
négligeait des aspects de l'argumentation, que les informations étaient triées. Thomas était engagé. Il avait dans son porte-feuille la carte du parti socialiste, et me la montra fièrement. Il me
questionna sur mes opinions politiques. Je répondis qu'elles étaient surtout incertaines et que j'avais tendance à attendre le dernier moment pour me décider. Thomas m'expliqua que c'était la
pire démarche à suivre. En effet, ce n'est pas en période d'élections, synonyme de période de mensonges, qu'il fallait se décider. Il fallait réfléchir avant, analyser les actes de chacun. Thomas
me regarda avec compassion. Puis il m'expliqua les actions, les engagements de son parti. Il me parla de sa jeunesse au MJS, de tout ce qu'il avait accompli. Je pense que j'avais pris un air
intéressé, car la fin du cours retentit et il me proposa d'aller siroter un bière dans un bar, ce que j'acceptai. Nous continuâmes à parler politique. Je n'étais ni convaincu ni rebuté par ce
qu'il disait. J'avais l'impression que de sa bouche sortait une vérité qui, sans être fausse, ne faussait pas les vérités des autres.
Thomas me proposa de le suivre à une conférence, ce que je fis également. J'écoutai pendant deux
longues heures le politique parler avec ferveur. Les yeux de Thomas brillaient de plaisir et d'approbation, les miens étaient ternes, éteints.
Je ne finis mon cursus de sciences politiques. A la fin de la première année, je demandai une
réintégration dans un cursus plus court, plus pratique, plus professionnalisant.
Je me disais qu'en intégrant ce type de cursus, je pourrais entrer plus vite dans la vie
professionnelle. Je me disais que les études n'étaient pas faites pour moi. Mon épanouissement ne se trouverait pas au travers d'un métier. Je devais chercher ailleurs. Alors autant que ce
problème d'études soit vite réglé. Je m'inscris donc dans un IUT, en deux ans, des études de gestion. Le début de ma première année se passait bien, j'avais de bons résultats et les gens autour
de moi ne paraissaient ni passionnés ni ennuyés par ce que l'on faisait. Exactement comme moi. A Noël, c'était avec plaisir que je retournai dans ma famille pour les fêtes.
Mon oncle Laurent était là. Je ne l'avais pas vu depuis longtemps. La dernière fois, c'était lorsque
mes premières dents commençaient à tomber. Nous nous retrouvâmes en face l'un de l'autre, à table. Il me questionna sur mes études. Je lui indiquai mon cursus. Il paraissait sceptique et prit un
air grave. En ne me regardant pas, mais comme absorbé par ses propres pensées, il me donna une des pires leçons de mon existence :
« Tu sais, Billy, dans la vie, il y a deux types de personnes. Les premières conçoivent,
décident, donnent forme à la société, les secondes appliquent, profitent ou subissent. ».
« Tu as toujours été intelligent, me semble-t-il, avec des bons résultats. Pourquoi ne vises-tu
pas plus haut ? »
Plus haut, ce fût le nouveau concept de ma vie. Une idée avait germé en moi, mon oncle en avait
planté la graine. Je n'étais pas ambitieux, je ne visais toujours que le moyen, alors que je pouvais faire beaucoup plus. Je ne devais pas me contenter du bien, je devais tendre vers l'excellent.
Ainsi, à la fin de ma deuxième année, je m'inscris aux concours des écoles de commerce, tremplins vers la réussite vide de sens. Je fus admis dans une école située à Lille, mais qui ne portait
pas le nom d'edhec.
J'étais heureux. J'avais changé du tout au tout. Mes années d'école furent les plus belles de ma vie.
J'étais tellement occupé que je n'avais plus le temps de penser et de me torturer l'esprit avec le Billy que je voulais être. Je profitai complètement de cette période. Je fus ensuite engagé dans
un cabinet d'audit lillois, où l'on me rémunérait grassement.
Mais l'euphorie,comme cela devait arriver, retomba. Et je me retrouvai à nouveau, seul, perdu dans le
miroir du faux Billy. Qu'avais-je accompli ? J'avais une bonne situation, enviable même. Mais je n'avais pas atteint le niveau d'excellence que je désirais tant. Qu'est-ce qui me définissait ? Je
m'étais mis au dessein pendant ma scolarité à l'école. J'avais acquis un niveau respectable. Mais cette activité ne me gratifiait pas du sentiment de l'œuvre accomplie. J'étais seul, et sans
enfants qui plus est.
La torture fût longue et douloureuse. Je vivais un quotidien morne sous ses allures de fête et
d'opulence. Un soir, je rencontrai Lucie alors que nous dansions en boîte de nuit. Nous échangeâmes nos numéros, et le surlendemain soir, nous parlions tranquillement autour d'un punch. Elle
venait tout juste de sortir de l'école d'avocats, et avaient décroché un premier emploi à Lille. Elle adorait le cinéma romantique et les livres qui font pleurer. Je me présentai comme quelqu'un
aimant voyager. Il est vrai que cela ne me déplaisait pas. Je lui dis qu'un jour, j'aimerais m'engager dans une cause humanitaire. Elle me répondit : « Pourquoi, un jour ? Il faut être ce
qu'on veut être, et l'être maintenant ». « Oui mais, répondis-je, devons-nous être ce que l'on veut être ou ce que l'on est ? ». « Les deux, ils sont liés. Tes envies te
définissent. »
Mes envies. Quelles étaient-elles ? Profiter de la vie avant de mourir, me dis-je. Il m'avait fallu
quelques minutes avant de trouver cette première envie.
Je suis devenu Billy, ennuyeux, banal, mais Billy.
F.P
23/11/10
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