Diverses anecdotes. Toutes véridiques et autobiographiques. (2008)
Souvenirs d’enfance # 1 #
C’était mardi soir, le jour du cathé. La seule chose que j’aimais bien au cathé, c’était le vendeur de bonbons qu’il y avait dans le hall. J’amenais toujours deux, trois francs pour pouvoir
acheter mes bonbons fétiches, les langues de chat. Ces longs rubans de sucre qui finissaient toujours par me brûler la langue parce que j’en abusais. C’était le souhait de mes parents que je
reçoive une éducation chrétienne. Je l’ai suivie bien comme il faut, j’ai fait tous les sacrements que j’avais à faire. Mais je n’ai compris le sens de tout ça que par la suite, et encore
aujourd’hui les questions à ce sujet n’obtiennent jamais de réponses complètement affirmatives.
Je marchais donc, la main dans celle de ma mère. On était pressées comme souvent, car maman, comme toutes les mamans, n’était jamais à l’heure. Je me sentais tirée
vers l’avant mais mon regard se portait sur ma droite, et mes jambes ralentissaient. Un vieux clochard dormait là. Il était toujours là. Il avait un vieux gilet gris, et une longue barbe. Il
avait tellement de crasse sur le visage qu’on ne discernait pas ses sourcils. Il était entouré de vieux cartons et de draps. Il devait vivre là à plein temps. A ses pieds se multipliaient les
pots de yaourt vides. Il me regardait d’un air tellement absent. Je finis par oser demander à maman : « Dis, maman… Est-ce que je pourrais, enfin… juste donner une petite pièce au monsieur ? ».
Elle hésita un instant. Elle m’emmenait au cathé, où les mots générosité et miséricorde sont répétés inlassablement. Elle acquiesça. Je m’avançai prudemment, comme s’il était un animal sauvage.
Je lançai la pièce dans le chapeau presque vide. Il leva à peine la tête. Je retournai en courant près de ma mère, l’embrassai et pénétrai dans le bâtiment. Tout le monde était déjà là pour le
cathé. La séance me parût moins longue que d’habitude. En sortant, ma copine Alix m’interpella :
« Dis-donc, t’as vu le clochard dehors ? Moi je vais lui donner une pièce, j’en ai amenée une exprès.
- Moi je lui ai donnée une toute à l’heure déjà.
- Ouais, mais tu peux lui en redonner une là, ça te fera quoi à toi ?
- Oui, je sais ! »
Elle commençait à m’énerver. Je sortis. Une nouvelle fois je demandai à maman :
« Je peux lui donner encore quelque chose, dis ? »
Elle accepta une nouvelle fois, après une hésitation beaucoup plus marquée cependant. Cette fois-ci je m’avançai avec plus d’assurance. Après, tout je me disais
qu’il n’était pas un animal sauvage, et que maman était là. Je le regardai plus attentivement. Mais pas trop quand même, je ne voulais pas le gêner. Je m’apprêtais à lâcher là pièce au-dessus du
chapeau quand mes yeux se posèrent sous un des draps. Je vis une dizaine de bouteille de vin vides, à moitié cassées. Je serrai la pièce dans ma main et reprit mon chemin.
Souvenirs d’enfance # 2 #
Enfin, c’était la récré du matin ! Cela faisait deux heures que je m’ennuyais à mourir. On sortit avec Loane, presque en courant. On s’installa sur un banc pour discuter. Je voulais lui parler de
Benjamin, il m’avait envoyé un mot en classe. Mais Maxime arriva. Je ne l’aimais pas celui-là, c’était un gros lourdaud qui se prenait pour une racaille.
« Ca va les filles ?
- Ouais.
- Vous êtes pas avec les autres débiles là, Benjamin et Alex ?
- Non, qu’est ce que ça peut te faire ?
- Rien. Mais s’ils me font chier encore ceux-là, j’ai amené un briquet.
- Un briquet ? Mais c’est interdit !, lança Loane.
- C’est ça, fais voir, répondis-je.
- Jamais, j’ai pas envie de me faire choper par la pionne !
- Allez, on ne dira rien ! Continuai-je.
- Non.
- Allez ! »
Il sortit son briquet et agita la flamme sous nos yeux. Nous fîmes un écart, on ne pensait pas qu’il allait l’allumer. Ca semblait le faire rire. Mais il le
remballa aussitôt et partit en riant. Loane se leva et nous nous dirigeâmes vers la maîtresse. Elle dénonça Maxime pour le briquet. Il se fît punir. Je ressentais deux choses : la première,
j’étais contente, ça lui apprendrait à rire de nous, et à vouloir faire du mal à Benjamin. La deuxième, celle qui a perduré aujourd’hui, l’impression d’avoir été à ce moment-là une grosse
salope.
Souvenirs d’enfance # 3 #
J’étais en 6ème, j’avais 9 ans. C’était un jeudi, et on rentrait en cours d’arts plastiques. Pierre, qui habitait à côté de chez moi, me détestait. Avant on avait été amis, mais ce n’était plus
le cas. Nous rentrâmes dans la grande salle, les tables étaient disposées en carré. Je m’assis dans un coin. Pierre se plaça à côté de moi, je voulais aller ailleurs mais tout était déjà pris.
J’avais peur. Hier soir, ma mère nous avait ramenés tous les deux du collège, elle ne savait pas qu’on n’était plus amis. Il n’avait pas arrêté de me rentrer ses genoux dans le dos à travers le
siège. A peine fût-il sorti, je lui donnai un grand coup de pied au cul en lui hurlant de sortir de chez moi. En rentrant à la maison, j’avais reçu la plus grosse baffe que ma mère
m’eût jamais donnée.
Thomas, son grand copain, s’était assis de mon autre côté. Ils ne faisaient rien. La prof nous donna la consigne. Je pris mon crayon gris et commença à dessiner. Je
dessinais toujours en gris, cela navrait la prof. A posteriori, je me dis qu’elle devait sentir que je n’étais pas bien.
Pierre m’effleura la joue :
« Elle t’a pas trop fait mal ta maman ? Comment t’as réagi quand elle t’a baffée, c’était trop marrant ! »
Ils ricanèrent. Cet idiot avait du se cacher dans les buissons après que je l’eus viré de chez moi. Et il avait tout vu.
« Et toi, répondis-je, c’est pas toi qui crie ‘non papaaaa, arrêêteee’ quand il te baffe ? »
C’était la vérité, je me rappelle de lui criant comme une fille. Il devînt furieux. Il attrapa ma trousse et la lança à Thomas qui l’attrapa au vol. La moitié des
affaires s’éparpillèrent sur le sol. J’essayais de les ramasser, mais ils étaient plus rapides et s’amusaient à se les balancer au-dessus de moi. Bientôt les quatre ou cinq personnes autour
prirent part au jeu. Je n’essayais même pas de les attraper. Ca ne servait à rien. Je continuais à dessiner. Et surtout, je ne voulais pas pleurer.
Je n’ai jamais pleuré devant eux, jamais, et ça a duré un an.
Souvenirs d’enfance # 4 #
C’était je jour de ma réunion parents-prof de 6ème. Cela se passerait le soir après les cours. On était l’après-midi, et nous attendions en «rang» la prof de maths. Soudain, je sentais une main
me pousser vers l’avant. Je percutai Pierre de plein fouet. Il se retourna avec la rage dans les yeux. Il me repoussa d’une telle violence que je tombais à la renverse, heureusement, mon sac
amortit le choc, mais pas les coups de pied qui commençaient à pleuvoir. Je ne me souviens pas d’avoir eu mal, juste d’avoir essayé de me défendre. Mais je ressens encore l’énorme solitude qu’on
éprouve dans ce genre de situation, quand tout le monde vous regarde mais que personne, personne ne bouge le petit doigt. C’est à eux que j’en veux le plus, à tous ceux qui n’ont rien
fait.
Souvenirs d’enfance # 5 #
C’était le dernier jour de la colo. Je n’allais plus voir Loïc. On était là, assis dans l’herbe, avec Hugo, son meilleur pote. On commença à chahuter.
« Rends-moi ça, dit Loïc.
- Non ! »
Il essaya de m’attraper et on roula par terre. Il tentait de reprendre ce qui lui appartenait. Tout à coup, le sang gicla sur mon T-shirt. J’avais reçu son poing
dans la figure comme on dit.
« Purée, mais t’es trop maladroit toi ! » cria Hugo.
On vînt me soigner. Ca saignait fort, mais le nez n’était pas cassé. Loïc ne disait rien. Il était livide. Avec un gros coton dans le nez, je retournai auprès de
lui.
« Tu vas m’en vouloir…, dit-il. J’ai pas fait exprès, j’te jure ! J’suis vraiment désolé… J’voudrais pas qu’on se quitte comme ça…
- Mais non, je ne t’en veux pas ! »
En fait, je lui en voulais. C’est vrai quoi, il ne pouvait pas faire attention ? Mais il était sincère alors je lui pardonnai.
« On ne va pas s’oublier, hein ? » Il avait un air implorant.
Non, avec ça, je ne t’oublierai pas, c’est certain.
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